Départ du hameau de la Valette sur la commune de Thorame Basse
Nous ne proposons pas de liste exhaustive des espèces présentes dans cette zone, particulièrement riche ; ce n’est d’ailleurs pas l’objectif de ces excursions. Nous allons simplement brosser un tableau succinct des raisons de la grande diversité floristique rencontrée.
1- L’altitude
Le départ de l’excursion se fait vers 1250 m, au début de l’étage montagnard ; le point culminant du circuit se situe à 2200 m, à l’étage alpin. Même si le flanc parcouru est très bien exposé, ce qui atténue fortement les différences entre étages de végétation (l’étage montagnard est ici très flou), l’ambiance change complètement entre les deux points extrêmes du parcours.
1.1- Vers 1200 m
On trouve ici, à proximité des cours d’eau, des bois sur alluvions.
-zone humide
Elle est dominée par les Frênes ; dans le sous-bois, on trouve, au milieu de diverses renonculacées, Colchicum autumnale, espèce toxique sélectionnée par un pâturage intensif.
-alluvions plus rocailleuses, légèrement surélevées
Les feuillus (Alnus incana, Tilia platyphyllos) sont mélangés à Pinus sylvestris qui devient dominant dès que le terrain est plus sec. Ce milieu est varié, suivant la densité des ligneux, suivant le niveau des alluvions, suivant la disponibilité en eau (texture du sol, apports latéraux…), et donc la flore très diversifiée.
Parmi les nombreuses familles représentées, on peur citer un fond de graminées (Achnatherum calamagrostis, Calamagrostis varia), accompagnées d’ombellifères (Bupleurum falcatum, Pimpinella saxifraga, Ptychotis heterophylla), et de nombreuses orchidées : Dactylorhiza maculata subsp. fuchsii, Epipactis atrorubens et différents taxons du complexe E. helleborine, Listera ovata…
A proximité des pins, on trouve une famille d’espèces à mycorhizes, les pyrolacées : Pyrola chlorantha, P. rotundifolia.
1.2- Vers 1400 à 1800 m
C’est le domaine de la pinède. En adret, elle est peu différente depuis l’étage collinéen. Le milieu sec limite la croissance des arbres et les nombreuses clairières sont colonisées par des légumineuses ligneuses comme Cytisophyllum sessilifolium et surtout Genista cinerea. De nombreuses espèces sont des chaméphytes, en particulier parmi les labiées : Lavandula angustifolia, Satureja montana, Teucrium chamaedrys et montanum. Les pentes plus rocailleuses montrent Ononis striata quand les éléments sont fins, ou Laserpitium siler quand ils sont plus grossiers.
1.3- Vers 2000 m (pour les pentes éboulées, voir 5)
La flore la plus riche s’observe sur les rocailles calcaires stables qui surmontent le banc calcaire éocène. Quelques exemples de ce jardin d’altitude :
Aster alpinus, Geum montanum, Globularia cordifolia, Koeleria vallesiana, Leontopodium alpinum (station remarquable de l’edelweiss), Sempervivum arachnoideum, Senecio campestris, Veronica fruticulosa…
Carex halleriana y atteint sans doute son record d’altitude !
Mais c’est au niveau des cols les plus ventés que pousse le fleuron de ce site, bien ancré par sa racine épaisse pivotante, et protégé par sa petite taille : Geranium argenteum. Cette espèce subendémique est très rare en France, limitée à quelques stations des Hautes-Alpes et aux crêtes de la région sur une vingtaine de kilomètres, par petites taches dès que les conditions sont réunies. Ce Géranium argenté est bien sûr protégé.
2- Opposition de versants
Les différents étages de végétation diffèrent nettement entre l’adret et l’ubac. Cependant, l’essentiel de l’ascension s’effectue en rive droite, sur le flanc S, et ne permet d’observer que de légères différences de boisement au gré des successions de thalwegs : les bois denses de conifères se localisent sur les flancs les plus frais (pinède mésophile).
On peut cependant noter un très bel exemple d’inversion altitudinale avec Epilobium dodonaei. La sous-espèce fleischeri, théoriquement alpine, colonise ici la base d’un éboulis de la rive gauche, vers 1300 m ; par contre, la sous-espèce dodonaei, pionnière sur les éboulis ensoleillés, atteint 1700 m sur l’autre rive. Les deux sous-espèces sont facilement entraînées par les rivières (en station abyssale pour la première) : il n’est pas rare, dans la région, d’y trouver des intermédiaires, à rechercher dans le lit principal du torrent.
3- Opposition calcaire/silice
Toute l’ascension se fait sur des sols riches en calcaire : roche plus ou moins compacte ou marnes. Il faut atteindre le col de la Vachière, pour voir sur le flanc en rive gauche l’extrémité de la nappe de grès d’Annot qui arrive ici à la crête (2400 m). Ces grès siliceux s’éboulent sur les marnes sous-jacentes, et sont colonisés, à cette altitude élevée, par le Rhododendron qui forme ainsi des peuplements denses semblant couler dans les couloirs d’érosion.
Sinon, seuls les replats des sommets montrent des plages de décalcification liées le plus souvent à une accumulation d’humus dont la dégradation est très ralentie. On trouve alors sur les rocailles Carex curvula ou Dryas octopetala.
4- Humidité ou sécheresse
Le flanc S, très ensoleillé, est généralement xérothermique. Sur les crêtes, la proximité de la roche-mère, et le blocage de l’eau sous forme de glace pendant toute la période hivernale, sélectionnent des espèces plutôt xérophiles (voir la flore des rochers).
Quelques associations végétales sont cependant liées à l’eau :
-eau permanente : sources et petits ruisseaux
Ces milieux sont souvent repérables aux touffes de molinie : Molinia cærulea subsp. arundinacea. On y trouve de nombreuses laîches : Carex davalliana, flacca, viridula subsp. brachyrrhyncha, panicea…
- eau temporaire : cours des torrents
Milieux dominés par des saules : Salix eleagnos et purpurea, auxquels s’associent des arbustes caractéristiques : Myricaria germanica, Ononis fruticosa. La graminée la plus indicatrice est Calamagrostis pseudophragmites. On y trouve de nombreuses plantes en situation « abyssale », descendues des étages supérieurs, comme Gypsophila repens.
5- Degrés d’instabilité du substrat
Selon leur type biologique, les espèces végétales qui poussent sur un substrat brut, sans sol, vont se répartir en fonction de la mobilité de la roche, depuis des blocs très stables jusqu’à des milieux en perpétuel mouvement.
5.1- Rochers
Des espèces remarquables réussissent à survivre sur les rochers à toutes les altitudes. Ce sont des plantes très spécialisées, recherchant généralement une solitude totale (il y a peu à partager dans l’interstice d’une falaise), et acceptant pour cela des conditions extrêmes de sécheresse et surtout de froid. Athamanta cretensis et Globularia nana font partie de ces pionnières.
5.2- Rocailles instables
Quand les rochers s’effritent, ils donnent naissance à des rocailles ou éboulis très variables suivant la pente, la compacité de la roche, le sous-sol… hébergeant autant d’associations végétales à écologie très précise.
Ainsi, il faut une roche se débitant en petites plaques, sur un support marneux assez stable, pour trouver à l’étage alpin une des espèces les plus étonnantes : Berardia subacaulis, genre endémique des Alpes, très reconnaissable à sa rosette de larges feuilles blanchâtres et ses gros capitules épanouis au raz du sol. Une même situation à basse altitude favorise Tolpis staticifolia.
5.3- Eboulis
Quand la pente augmente ainsi que la quantité de cailloux (sous les rochers et falaises), se forment des éboulis. Plus le substrat est instable et plus il sélectionne des espèces pionnières dont l’appareil souterrain est adapté au déplacement des cailloux : généralement avec une souche profonde, ligneuse, bien ancrée dans le sol, émettant des tiges grêles, à croissance rapide, aptes à sinuer entre les éléments perturbés. La granulométrie est ici importante ; les plantes ne survivent que si la taille des éléments n’est pas trop grosse et leur épaisseur pas trop importante :
Laserpitium gallicum, Ligusticum ferulaceum, Nepeta nepetella, Silene vulgaris subsp. alpina,… et à haute altitude le magnifique Allium narcissiflorum.
Dès qu’un début de consolidation apparaît, en périphérie de la zone mobile, on observe Prunus brigantiaca, espèce endémique, qui participe à la diversité des pré-bois calcicoles. Dans cette même zone périphérique, les Silènes augmentent de taille, tout en gardant les feuilles de la sous-espèce alpina : le phénotype est alors intermédiaire avec la plante de plaine, ce qui suggère une interfertilité entre les sous-espèces.
A travers ces commentaires, nous espérons avoir illustré la grande richesse de cette région, et avoir donné envie de profiter de ce spectacle à différentes échelles : magnifiques paysages, flore exceptionnelle, et pour ceux qui souhaitent aller plus loin, beauté et mystères de l’organisation florale.